VIS-À-VIS: au-delà d’une simple expression grammaticale
Il m’était arrivé de me retrouver comme dans un vaste désert, sans boussole. S’ouvraient alors tout autour de moi des chemins dont aucun ne me disait où il me mènerait. Il ne s’agissait pas de solitude, mais d’un vide si plein de possibilités qu’il devenait la matrice de la pire angoisse, pareille à celle de l’enfant abandonné dans les ténèbres, dont les cris ne frappait nulle oreille. Par de tels moments, fuir n’avait plus de sens, car fuir ne faisait que me ramener à moi, à moi seul, comme repère et comme menace. Si je me décidais à avancer ou à reculer, à bifurquer vers la droite ou à gauche, alors, une autre impression s’imposait à ma conscience: je me sentais enchaîné à un pieu invisible, si solidement enchaîné que l’immobilité totale devenait le choix de la sagesse. Mais rester planté là, au coeur de mon propre désert, resté planté là, sans nul écho humain, rester planté là c’était le pire enfer. Alors donc, l’enfer ce ne serait plus les autres, mais moimême. Je compris en même temps qu’au coeur de tout désert j’avais la possibilité, même le devoir, d’inventer un chemin qui ne soit pas une impasse, un chemin qui me conduise à un univers habité par des échos autres que ceux de mon silence ou de ma voix.
Si je suis mon enfer, alors je me dois de creuser dans mes propres ombres en quête non seulement d’une lueur qui m’attire des petits papillons, mais surtout de la lumière proche ou lointaine des autres qui sont ma véritable ouverture. Les autres? Les autres aux mille visages, connus, inconnus, inventés, ressuscités au coeur de mes souvenirs de lectures. Les autres réels et fictifs vis-à-vis, les autres mes ennemis, mes frères et mes soeurs, les autres. Les autres, c’ést-à-dire cette humanité dont je suis un échantillon.
J’ai fini par comprendre que je suis mon ultime vis-à-vis, celui que j’ai en face de moi, ami qui me tend une main ou me la retire, me montre ses crocs ou ses griffes. Mon vis-à-vis, ce fauve, donc moi, qu’il me faut dompter, à qui je ne dois rien céder qui ne soit conforme à ma conception de l’humain. Mon vis-à-vis, donc moi, dont je me dois de briser toutes les chaînes. Il s’agit bien de ça, être libre, au coeur d’un désert ou au fond de l’océan, être libre. En lisant un article de Mircea Eliade, dans son recueil de textes divers Fragmentarium, je tombe sur cette phrase: “Être libre signifie, avant tout, être responsable vis-à-vis de soi-même.” J’aurais juste ajouté qu’être libre c’est ne point s’aliéner envers son vis-à-vis, c’est-à-dire envers cet être en face de nous, je veux dire nous-mêmes, cet autre nous-mêmes qui nous présente mille pistes dont peut-être une seule nous mènerait vers ce qui grandit l’humain. Ma vie consiste à chercher, dans un vaste désert, l’unique chemin qui me mène vers ce qui grandit l’humain.
Adaptét de Dis-moi dix mots semés au loin, Sami Tchak, 2013.
Le référent conrrespondant au pronom anaphorique "dont" est